| Miro Joan, Chien aboyant à la lune (1926), analyse d'oeuvre : |
L'espace saturé des premiers tableaux céde la place à la vacuité quasi totale de l'espace de la représentation dans certains tableaux des années 25-27. Dans Chien aboyant à la lune, le fond est encore maître avec ses couleurs profondes comme le montre le marron sombre de la terre qui se découpe sur le noir du ciel par une ligne d'horizon souple et ondulée.
Dans cette perspective vide et étrange, la couleur se concentre sur la figure biomorphique du chien et sur la lune au-dessus de lui. Une échelle énorme traverse le côté gauche du tableau de bas en haut, réunissant par ses extrèmes la terre et le ciel, le sensible et le suprasensible. L'espace sombre et vide, entourant les trois formes qui semblent s'y perdre, évoque l'infini spatial. Un frisson d'étrangeté est suggéré par ces formes en pleine transformation: le chien qui se gonfle pour ressembler à un ballon multicolore, la lune se terminant en un point rouge comme un curieux bonnet de nuit. L'échelle est la seule forme se lisant sans ambiguïté mais, elle aussi, est menacée d'effacement par la couleur sombre qui recouvre parfois le tracé blanc de ses lignes. L'infiniment grand se double, ici, du mystère des espaces insondables, inconnus et surréels, et trouve son contre-point dans l'ironie des petits détails colorés: le point rouge comme un pompon sur la lune, le point blanc de la patte du chien.
En ces années 25-27, Miro, dont Breton disait qu'il était le plus surréaliste de tous les autres peintres, était très proche de ce mouvement et, tout en gardant une liberté de fond, il en épousait les principaux enjeux esthétiques et poétiques. Miro privilégiait, dans le surréalisme, le côté "au-delà de la peinture", autrement dit, le désir d'aller au-delà de l'objet visuel pour parvenir à "féconder l'imagination". Comme la poésie, le tableau doit être "fécond". "Il doit faire naître un monde. Qu'on y voit des fleurs, écrit-il, des personnages, des chevaux, peu importe pourvu qu'il révèle un monde."
Dans ce monde plastique et poétique que l'artiste explore, des chiens aboient à la lune, des curieux personnages lancent des pierres à des oiseaux, tandis que des perspectives immenses se donnent comme décor. L'humour évident par lequel Miro aborde ici le poncif romantique d'un paysage avec lune, se double néanmoins d'une résonance profonde et presque tragique, celle des lieux vides à laquelle répond la solitude des éléments qui habitent l'espace. Un chien, une si singulière lune, une échelle, monades ne pouvant pas entrer en contact: l'aboiement du chien lui-même, qui donne le titre au tableau, se perd dans une direction, une diagonale, qui n'est pas faite pour rencontrer la lune, située en ligne droite au-dessus de lui.
Source: Centrepompidou !!